Reconversion professionnelle en CDI : se lancer sans démissionner
- Sarah Lagarde-Gillot

- il y a 3 jours
- 8 min de lecture
Par Sarah Lagarde-Gillot, co-fondatrice de l'Agence Premier Filtre, enseignante en Master 2 à Aix-Marseille Université et chez Ynov, mentore LiveMentor auprès de plus de 320 entrepreneurs.
J'anime régulièrement un atelier sur la reconversion professionnelle. À chaque session, la même question revient, formulée à peu près de la même façon : « est-ce que je dois démissionner pour y arriver ? »
La réponse est non. Et dans la plupart des cas, démissionner tout de suite est même la pire décision possible.
Cet article reprend le contenu de cet atelier. Il s'adresse à vous si vous êtes en CDI, que vous pensez à monter votre propre activité, et que vous ne savez pas comment commencer sans tout faire exploser.
Ce que personne ne vous dit sur la sécurité du CDI
Le CDI n'est pas aussi sécurisant qu'il en a l'air, et l'entrepreneuriat pas aussi risqué qu'on le dit. Les deux offrent une sécurité, mais pas la même. Comprendre laquelle vous manque vraiment est le point de départ de toute reconversion réussie.
En CDI, vous avez une sécurité de revenu. Un salaire tombe, des congés existent, le cadre est posé. C'est réel et ce n'est pas rien.
Mais il existe trois insécurités dont on parle beaucoup moins.
L'insécurité émotionnelle. Un management difficile, une équipe avec laquelle ça ne prend pas, un travail qui n'a plus de sens : votre salaire est garanti, votre bien-être ne l'est pas.
L'insécurité de compétences. Beaucoup de postes n'exploitent qu'une fraction de ce que vous savez faire. Vous progressez sur un périmètre étroit pendant que le marché, lui, bouge.
L'insécurité classique. Un marché de l'emploi tendu, une dépendance à une seule entreprise, un secteur qui se transforme. La sécurité du CDI tient tant que l'entreprise tient.
À l'inverse, l'entrepreneuriat apporte une sécurité d'un autre ordre : vous choisissez vos clients, vous diversifiez vos sources de revenus, vous adaptez votre rythme à votre vie plutôt que l'inverse.
Aucune des deux situations n'est objectivement meilleure. Mais poser le problème en termes de « sécurité contre risque » vous empêche de réfléchir correctement.
Les 6 étapes pour engager votre reconversion
1. Construire l'idée, pas trouver « sa voie »
Vous n'aurez pas de révélation. Il n'existe pas d'idée géniale qui attend d'être découverte, ni de voie unique qui serait la vôtre.
Ce qui existe, ce sont vos envies. Et une envie, travaillée petit à petit, finit par ressembler à un projet. La reconversion se construit, elle ne se trouve pas.
Cette nuance change tout, parce qu'elle vous autorise à commencer avec une idée imparfaite.
2. Explorer, tester, structurer
Trois temps, dans cet ordre.
Explorer. Parlez à des gens qui font déjà ce métier. Inscrivez-vous à des événements du secteur. Suivez des ateliers, des newsletters. Vous cherchez des informations concrètes, pas de l'inspiration.
Tester. Proposez votre service ou votre produit à un ou deux clients tests, éventuellement gratuitement. Vous apprendrez plus en une vente qu'en trois mois de réflexion.
Structurer. Une fois que quelque chose fonctionne, formalisez : une offre, un prix, un moyen d'être trouvé.
La plupart des gens sautent les deux premières étapes et attaquent directement la troisième. C'est ce qui produit des sites internet magnifiques sans un seul client.
3. Faire l'inventaire de ce que vous avez déjà
Se reconvertir n'est pas repartir de zéro. Vous arrivez avec quinze ans d'expérience, un réseau, des réflexes.
Prenez une feuille et listez trois choses :
Ce que vous savez faire : compétences professionnelles, personnelles, soft skills
Ce qui vous intéresse : sujets, environnements, types d'activités
Ce que les autres vous reconnaissent : les qualités qu'on vous prête spontanément
C'est le principe de l'ikigai, en plus simple. Le croisement de ces trois listes vous donne rarement une réponse, mais toujours une direction.
4. Trier vos idées avec trois filtres
Vous avez probablement plusieurs pistes. Passez chacune au même test :
L'envie : est-ce que ça m'attire vraiment, ou est-ce que ça m'impressionne ?
Le potentiel : est-ce que des gens paieraient pour ça ?
L'accessibilité : est-ce que je peux commencer dans les trois mois avec ce que j'ai ?
Gardez celle qui coche les trois. Les autres ne disparaissent pas, elles attendent.
5. La méthode test and learn
Beaucoup de personnes ont une idée et ne se lancent jamais. C'est particulièrement vrai quand il n'y a pas d'urgence financière : le salaire tombe, alors rien ne force la décision.
Trois actions qui débloquent, par ordre d'engagement croissant :
Parlez de votre projet à trois personnes. Le simple fait de le formuler à voix haute le rend réel, sans que vous ayez à vous engager sur quoi que ce soit.
Publiez un post LinkedIn. Annoncez que vous avancez sur un projet en parallèle. L'effet d'engagement public est puissant.
Trouvez un à trois clients tests. Offrez votre service. Vous découvrirez en une semaine ce qu'aucune étude de marché ne vous aurait dit.
6. Faire le point sur vos ressources réelles
Avant d'aller plus loin, répondez honnêtement à quatre questions :
Combien de temps par semaine puis-je consacrer à ce projet ?
Quelles ressources financières ai-je devant moi ?
Est-ce que je garde mon emploi à 100%, ou est-ce que je passe à 80 ou 90% ?
Quelle échéance je me fixe ?
Cette étape est la moins agréable et la plus utile. Elle transforme un désir en calendrier.
L'argent : sortir du fantasme
Deux croyances circulent, et elles sont fausses toutes les deux : « je ne vais rien gagner » et « je vais gagner beaucoup, vite ». La réalité est qu'au début, les revenus sont irréguliers et souvent inférieurs à votre salaire, avec un potentiel plus élevé à moyen terme, sans garantie.
Ce décalage entre l'effort fourni et l'argent qui rentre est ce qui décourage le plus. Anticipez-le.
Cinq principes que je donne systématiquement en atelier :
Ne quittez pas votre emploi tout de suite. Visez vos premiers clients pendant que vous êtes encore salariée. C'est le meilleur filet de sécurité qui existe.
Épargnez avant. Trois à six mois de dépenses courantes si vous prévoyez de passer à 100% sur votre projet. Une réserve plus modeste si vous réduisez seulement votre temps de travail.
Investissez peu au démarrage. Fixez-vous un plafond, 500 euros par exemple, puis réinvestissez ce que vous gagnez sans puiser davantage dans vos ressources personnelles. N'achetez pas de nouvel ordinateur avant d'avoir vendu.
Regardez du côté de la micro-entreprise. L'argent de l'entreprise y est votre argent, ce qui n'est pas le cas en SASU. Ce statut ne convient pas à tous les projets, mais il permet de se rémunérer vite. À vérifier avec un comptable selon votre situation.
Définissez votre seuil de sécurité. Après quelques mois de test, vous saurez répondre à la vraie question : combien de temps me faut-il, réalistement, pour vivre de cette activité ?
Si un devis d'agence ou de prestataire vous fait hésiter à ce stade, vous pouvez faire analyser vos devis gratuitement avant de signer.
Les compétences : le grand malentendu
On imagine que se reconvertir signifie tout réapprendre, très vite. C'est faux. Vous possédez déjà des compétences transférables et une expérience valorisable : par définition, si vous vous reconvertissez, c'est que vous avez eu une vie professionnelle avant.
Gestion de projet, relation client, négociation, organisation, maîtrise d'outils : ces acquis se déplacent d'un secteur à l'autre sans perdre leur valeur.
Ce qu'il vous reste à apprendre est plus limité que vous ne le pensez, et cela s'acquiert essentiellement sur le terrain. En vendant, vous apprendrez à vendre. En communiquant, vous apprendrez à communiquer.
Le vrai piège est la sur-formation. Enchaîner les formations est une manière très confortable de ne pas se lancer. On se dit qu'on n'est pas encore assez compétent, que le projet n'est pas assez abouti, et pendant ce temps on n'apprend rien de son marché.
Apprenez juste ce qu'il faut pour démarrer. Puis apprenez en continu.
Si le blocage est ailleurs, du côté du syndrome de l'imposteur ou de la peur du regard des autres, j'ai écrit un article dédié sur la manière de dépasser la peur d'entreprendre.
Faut-il démissionner ?
Dans la très grande majorité des cas, non, ou pas tout de suite. Gardez votre emploi pendant la phase de test et d'exploration. Envisagez une démission uniquement quand votre projet génère des revenus réguliers, ou quand vous disposez de six mois d'épargne devant vous.
La question mérite d'être posée autrement : au lieu de « est-ce que je démissionne ? », demandez-vous « qu'est-ce qui doit être vrai pour que je puisse démissionner sereinement ? ».
Trois réponses possibles, à vous de définir la vôtre :
Mon projet couvre X euros par mois pendant trois mois d'affilée
J'ai six mois de dépenses de côté
J'ai obtenu un accord de temps partiel qui me libère une journée par semaine
Le passage à 80 ou 90% est d'ailleurs l'option la plus sous-estimée. Vous perdez 10 à 20% de salaire et vous gagnez une demi-journée à une journée hebdomadaire entièrement dédiée à votre projet. Sur un an, c'est considérable.
Renseignez-vous aussi sur les dispositifs existants côté France Travail et Transitions Pro, qui évoluent régulièrement.
Communiquer sur sa reconversion sans se griller
Vous n'avez pas besoin d'attendre le lancement officiel pour en parler. LinkedIn est le réseau des coulisses : c'est là qu'on peut raconter un projet en construction, avec ses doutes et ses étapes.
Quatre règles simples.
Mettez votre profil à jour. Vous ne pouvez pas publier sur votre nouvelle activité en gardant l'ancien titre. Écrivez « copywriter en devenir » ou « lancement d'activité prévu en juin 2026 » si rien n'est encore officiel. Utilisez la section Infos comme un mini « à propos ».
Ne jouez pas l'experte. Si vous vous présentez comme spécialiste alors que vous démarrez, ça se voit, et vous perdez en crédibilité. Dites « je me forme à », « je développe une activité autour de ». C'est plus juste, et paradoxalement plus attirant.
Préparez une série de posts. Cinq angles suffisent : d'où vous venez, pourquoi vous changez, vers quoi vous allez, ce que vous faites concrètement en ce moment, et comment vos abonnés peuvent vous aider.
Ne repartez pas de zéro. Vos anciens collègues et partenaires peuvent devenir clients ou prescripteurs. Même sans être votre cible, ils feront vivre vos publications. Les carrières linéaires sont devenues rares : vous ne serez pas la seule à vous reconvertir.
Votre plan d'action
Validez votre idée avec les trois filtres : envie, potentiel, accessibilité
Listez vos compétences transférables et celles qui manquent
Identifiez le frein qui vous bloque vraiment et traitez-le
Décidez si vous gardez votre emploi, et à quel pourcentage
Posez votre budget et un objectif de ventes réaliste
Construisez une offre et un prix
Lancez les démarches administratives : statut, banque, outils
Testez auprès d'un à trois clients tests
Communiquez, sans attendre que tout soit parfait
Développez en réinvestissant, mois après mois
Et trois règles à garder en tête tout du long : testez toujours dans la vraie vie, sécurisez toujours un minimum, avancez toujours par petits pas.
Besoin d'y voir clair sur votre projet ?
C'est exactement ce que nous faisons dans nos sessions d'accompagnement : poser votre situation à plat, trier vos idées, définir la première étape réaliste. Pas de méthode magique, un regard extérieur et de l'expérience de terrain.
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Questions fréquentes
Peut-on se reconvertir en restant en CDI ?
Oui, et c'est même recommandé au démarrage. Vous testez votre projet sur votre temps libre, avec vos premiers clients, sans pression financière. La démission intervient plus tard, quand les revenus le permettent.
Combien de temps prend une reconversion professionnelle ?
Comptez plusieurs mois pour la phase d'exploration et de test, puis un à deux ans pour atteindre des revenus stables. Toute promesse plus rapide mérite votre méfiance.
Combien faut-il épargner avant de se lancer ?
Trois à six mois de dépenses courantes si vous passez à temps plein sur votre projet. Moins si vous conservez votre emploi, même partiellement.
Faut-il se former avant de se reconvertir ?
Apprenez le strict nécessaire pour démarrer, puis formez-vous en continu. Enchaîner les formations avant de vendre est la forme la plus répandue de procrastination.
Comment savoir si mon idée est viable ?
En la testant auprès de vrais clients, pas en y réfléchissant. Un à trois clients tests vous apprendront en quelques semaines ce qu'aucune étude de marché ne vous dira.
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